Le « syndrome de l'imposteur » a été décrit en 1978 par les psychologues Pauline Clance et Suzanne Imes à partir d'observations sur des femmes professionnellement accomplies. Quarante ans plus tard, le concept a colonisé l'espace psy au point d'effacer une question pourtant cruciale : imposteur·e par rapport à quoi ?
Ce que la TCC standard propose
Les protocoles TCC du syndrome de l'imposteur reposent sur l'identification de « distorsions cognitives » : généralisation excessive, raisonnement dichotomique, lecture de pensée. Le travail thérapeutique consiste à confronter ces pensées à la réalité, à recueillir des contre-preuves, à reformuler. Ce dispositif fonctionne quand les pensées en question sont effectivement déconnectées des faits.
Le problème du sujet racisé en milieu blanc
Une personne racisée évoluant dans un environnement professionnel ou académique majoritairement blanc fait, en permanence, une lecture rapide et précise de signaux : qui prend la parole, qui est interrompu·e, qui est assigné·e aux tâches invisibles, qui est cité·e, qui est promu·e. Cette lecture n'est pas une distorsion. C'est de l'épistémologie quotidienne.
Le gaslighting clinique
Quand un·e clinicien·ne demande à cette personne de « relativiser son ressenti », de « voir ses qualifications objectives », de « ne pas généraliser à partir d'un incident », il·elle reproduit en cabinet le mouvement même qui produit la souffrance dehors : l'invalidation. Le résultat est prévisible : la patient·e arrête de venir, ou se met à mentir sur ce qu'elle vit, ou somatise.
Pathologiser une lecture juste, c'est produire de l'aliénation supplémentaire au nom du soin. Aucune théorie ne peut justifier ça.
Reformuler la question
Ce qui est vrai
Le sentiment de ne pas être à sa place dans certains espaces professionnels est, pour beaucoup de personnes racisées, une réponse adaptée à des indices objectifs : sous-représentation, micro-agressions, tokenisation, plafonds documentés statistiquement. Le travail clinique commence par valider cette lecture.
Ce qui peut être travaillé
Ce qui peut faire l'objet d'un travail thérapeutique, c'est lacharge que cette lecture produit. La fatigue de la vigilance permanente, l'effet d'usure du code-switching, le coût relationnel du masking, l'épuisement émotionnel des espaces hostiles. Ce travail n'est pas cognitif : il est somatique, politique, et profondément collectif.
Le rôle de la psycho-éducation située
Nommer le minority stress, le double bind, la double conscience, ouvre des outils que la grille TCC standard ne donne pas. Cela n'évacue pas le travail individuel : cela le situe.
Implications pour la formation
La formation des thérapeutes francophones reste pauvre en clinique située. Quelques institutions commencent à intégrer la psychologie transculturelle (Moro, Nathan), la psychologie noire (Kilomba), les études queer cliniques. Reste à généraliser. Une clinique qui ne sait pas voir les déterminants structurels de la souffrance n'est pas neutre : elle est complice.
À lire en complément : Masking autiste : une fatigue qui n'a pas de nom.
Sources & lectures
- Du Bois, W.E.B. (1903). The Souls of Black Folk. McClurg.
- Meyer, I.H. (2003). Prejudice, social stress, and mental health in lesbian, gay, and bisexual populations. Psychological Bulletin, 129(5).
- Kilomba, G. (2008). Plantation Memories : Episodes of Everyday Racism. Unrast Verlag.
- Sue, D.W. (2010). Microaggressions in Everyday Life. Wiley.